Il y a une dizaine de jours
France 2 présentait en deux émissions inspirées d'une réalisation
identique de la BBC, le travail de groupe de jeunes lycéens de
terminale de deux lycées Parisiens, dans le domaine
théâtral.
En soi et en théorie l'idée n'a
rien qui puisse paraître irréalisable. Qui plus est on a confié à
Monsieur Alain Sachs dont on peut ou pas apprécier les talents de
metteur en scène, le soin de diriger ces débutants. Ils étaient
donc en principe entre de bonnes mains.
Hélas on a oublié l'essentiel, ou
plutôt les conditions essentielles pour qu'une telle entreprise ne
se transforme pas en un spectacle imbuvable du pire des
patronages!
1/ Choix de la pièce:
Roméo et Juliette de Shakespeare.
Erreur monumentale montrant à quel point le metteur en scène
lui-même n'a pas une seconde réfléchi à la difficulté de
l'entreprise. Laissons de coté le problème de la traduction, rares
sont celles d'une qualité exemplaire par rapport au texte
original.
Par contre il est un point à
prendre en compte impérativement, celui de la maturité des acteurs
qui jouent la pièce. On oublie qu'au XVIe siècle les16-18 ans
avaient un mental d'adulte, étaient confrontés en ligne directe aux
problèmes des adultes que nos contemporains n'abordent
véritablement qu'une dizaine d'années plus tard au mieux, dans la
majorité des cas et en particulier dans la classe privilégiée à
laquelle appartiennent les personnages de la pièce.
Comment veut-on dans ces
conditions indépendamment des talents plus ou moins innés des
acteurs, que ceux-ci puissent comprendre les motivations des
personnages, lesquelles ne se bornent pas à se déclarer des
serments d'amour transis.
2/Les capacités intellectuelles
et d'acteurs des jeunes lycéens:
Si intelligents soient-ils, si
mignons soient-ils, quelles que soient leurs bonnes volontés et
leur envie de travailler, ils sont les pauvres victimes de
l'enseignement lamentable tant littéraire qu'historique du système
actuel français dans le secondaire.
Pour comprendre les personnages
de la pièce il faut parfaitement connaître son contexte historique
et social. Ce n'est pas le cas et ça ne s'apprend pas en quelques
répétitions n'en déplaise au metteur en scène comme aux producteurs
ignares de l'émission.
Quant aux capacités d'acteurs, là
encore partant de zéro sans doute pour la plupart d'entre eux, ils
devaient être confrontés au problème du savoir s'exprimer en
scène.
On ne ponctue pas au théâtre
comme dans un livre. Si on le fait on tombe en quelques minutes
dans l'ânonnement tel que brocardé par Jacques Beaudoin dans son
sketch de la multiplication!
Au théâtre il faut savoir se
lâcher, fini les pudeurs et autres freins à l'expression des
sentiments; il faut aller chercher au plus profond de son vécu la
façon de traduire les sentiments des personnages.
Si vous devez embrasser votre
partenaire, il faut que ça fasse vrai, on n'embrasse pas du
bout des lèvres.
De plus cette quête peut-être
particulièrement dangereuse par ses conséquences sur l'affect de
l'acteur; cela fait remonter à la surface des moments douloureux et
ce n'est pas sans conséquence sur le moyen long terme à venir.
C'est prendre un singulier risque, à la veille des examens du
baccalauréat, avec des jeunes éminemment fragiles et dont nous ne
connaissons pas le passé familial en particulier. C'est de la part
des producteurs de l'émission un comportement totalement
irresponsable!
Enfin nous sommes dans un pays où
l'enseignement de l'art du spectacle est inexistant dans le cursus
du secondaire alors que ce n'est pas le cas chez nos voisins
britanniques et encore moins américains.
Aux USA chaque lycée privé ou
public d'une certain standing, a sa salle de spectacle, son propre
orchestre de jeunes passionnés de musique, sa chorale. Chaque année
au moins une fois sinon deux fois par an, une comédie musicale du
répertoire ou une des grandes pièces de théâtre est montée par les
élèves sous la direction d'un professeur responsable de toute
l'organisation. Ce sont les élèves qui jouent les rôles de
régisseur, éclairagistes, responsables de la sono, qui construisent
les décors etc..
J'ai eu l'occasion au Lycée de
Cherry Creek de Denver, d'assister à une répétition de la Chorale
qui pour m'accueillir en tant que visiteur, me fit entendre un des
lieder de Schubert et je restais médusé par la qualité de
l'interprétation que certaines chorales professionnelles ne sont
pas toujours en mesure de donner.
On imagine facilement à quoi on a
confronté ces pauvres garçons et filles de nos deux
lycées!
3/ Les moyens mis en
œuvre:
Ce n'est pas parce que l'on
présente au public une pré-générale autrement dit "une couturière"
en langage théâtral que l'on fait l'économie d'un décor ou de
costumes.
C'était faire une insulte à ces
jeunes à qui on offre de jouer sur la scène de l'Odéon que de le
faire sans décors et avec une parodie de costumes.
Mon dieu, France 2 et l'Odéon ne
se seraient pas ruinés en leur fournissant un décor permettant de
se mettre véritablement dans l'atmosphère de l'époque où se déroule
la pièce et sorti des réserves du théâtre. Il ne s'agissait pas de
faire une production à la Zefirelli ou Cecil B de Mille mais
simplement de leur donner de cette manière un soutien et surtout un
superbe souvenir plus tangible que celui de se savoir jouer dans le
cadre de la salle de l'Odéon que de la scène ils ne risquaient
pas de voir grand chose sinon un trou noir.
Autre mépris de ces jeunes, celui
de programmer à 1h du matin la diffusion de la soirée. Certes vu le
résultat, bon nombre de téléspectateurs auraient décrochés au bout
de dix minutes. Mais cela nos jeunes ne l'auraient pas
su.
Alors quand le producteur de
l'émission à le toupet de dire dans une interview, qu'il a rempli
sa mission de service public, on se demande s'il a conscience des
propos mensongers qu'il tient!
Quand à Monsieur Sachs il
démontre par son incapacité à faire comprendre à ces jeunes, les
plus élémentaires règles de la diction, qu'il est un pitoyable
pédagogue. On ne s'improvise pas professeur, c'est un métier aussi
difficile sinon plus que celui de metteur en scène.
Heureusement pour ces jeunes, je
ne pense pas qu'à de très rares exceptions, ils se soient
réellement rendus du compte de l'exploitation médiatique qu'on à
fait de leur médiocre talent.
Espérons par contre que de
nouvelles vocations à affronter ce métier ne soient pas nées car
cela ferait de nouveaux chômeurs en perspective....